RAPPORT DE MARIE PERROT
SUR LA LIBÉRATION DE TRÉGUIER



Marie Perrot et Corentin André

Marie Perrot, responsable du FN

Ce rapport sur la libération de Trèguier et sur les activités de la compagnie locale fut rédigé par Marie le 23 août 1944 ; une copie fut adressé par elle au colonel Marceau, commandant les FFI des Côtes du Nord. L'original du rapport Marie le donna à son adjoint du FN en gage d'amitié.
Il est utile, pour rendre hommage à la grande Résistante que fut Marie Perrot, de sortir de l'ombre le texte de ce document.

En voici le contenu :
Madame Perrot, responsable du FN Trèguier au Colonel Marceau commandant des FFI du département des Côtes du Nord.
Actions accomplies par la Compagnie Militaire de Tréguier lors de la libération de la ville, les opérations qui en ont résulté.
En pleine occupation à la mi-juillet, j'ai réuni à mon domicile les éléments de la Résistance qui avaient travaillé clandestinement pour la libération et qui faute d'armes n'avaient pu rejoindre le maquis. Nous avons été débordés par les événements qui se sont précipités par la suite de la rapidité de l'avance des alliés, malgré tout nous avons réussi à former un fort contingent de volontaires dont plusieurs déjà expérimentés au point de vue militaire (une centaine d'hommes environ imparfaitement équipés) leurs armes provenant de prisonniers russes qui se sont rendus à une de nos patrouilles, plusieurs des nôtres possédaient déjà des revolvers.
J'ai confié le commandement de notre compagnie au sergent chef des chars d'assaut Le Blouch Francis avec comme adjoint (mon adjoint du FN) et le premier Maître de la marine Léon Nicolas.
Le sergent de réserve Noël était particulièrement chargé des renseignements, les chefs de groupes choisis parmi les meilleurs des volontaires.
Le Sergent-chef Le Blouch et (mon adjoint du FN) sont entrés en liaison avec le Capitaine Aguirec en vue de préparer l'attaque contre la garnison de Tréguier. D'accord avec cet officier, l'attaque avait été décidée pour le 12 août au matin avec comme effectifs la compagnie de Tréguier et une compagnie de Bégard. Le 12 août au matin, le Capitaine Aguirec voulait faire entrer en action les blindés américains étant donné l'importance de la place qui était un noeu commandant l'accès de Trélévern, Penvénan, Plougrescant, La Roche-Jaune, d'une part et d'autre part Pleubian, Lézardrieux, Pleumeur-Gautier où se trouvaient à ce moment groupés de forts noyaux de résistance allemande. Les Américains n'ayant pas accepté d'appuyer cette attaque, le Capitaine Aguirec a agi avec le seul concours des troupes FFI. Une reconnaissance a été effectuée à Tréguier même par le Lieutenant Maurice de Lannion, le Sergent-chef Le Blouch (et mon adjoint du FN) quelques minutes avant l'attaque. La résistance ne semblait pas très forte à ce moment, les troupes sont entrées à Tréguier, tandis qu'une voiture Jeep montée par deux parachutistes Français qui patrouillaient dans la région fut engagée par nous pour nous appuyer. Après pourparlers les allemands se sont rendus. Les armes des prisonniers ont servi à compléter l'armement de la compagnie de Tréguier. 2 heures plus tard, une patrouille de 40 hommes venant de Lézardrieux adressait un ultimatum aux éléments de sécurité FFI disposés pour défendre l'accès des ponts. Nous avions 190 hommes, 6 FM avec 250 cartouches environ par arme automatique. Aux termes de l'ultimatum la garnison de Tréguier devait immédiatement évacuer la ville sinon cette ville subirait un massacre de femmes et d'enfants, les maisons seraient incendiées, un bataillon allemand déjà en route avec artillerie et mortiers devant attaquer dans l'heure qui suivait. Le Sergent-chef Le Blouch parfaitement au courant de l'importance des effectifs allemands décida de faire replier les troupes à 6 kilomètres de la ville sur la route de Lannion et de les placer en position d'attaque en cas d'une avance ennemie.
Pendant deux jours, les allemands se sont fortifiés à Tréguier, ont occupé toutes les routes, les places, les rues, les ponts, avec canons, mortiers, armes automatiques. Connaissant l'existence d'éléments FFI dans les environs de la ville et la complicité des habitants, ils ont fait publier que des perquisitions seraient faites dans les maisons pour retrouver les armes cachées. Les coupables seraient punis de mort. C'est ici que se place un acte d'héroïsme accompli par deux jeunes filles Yvonne Meudic et Anita Salaun qui en plein jour à une heure de l'après-midi ont transporté dans des sacs placés sur une brouette des munitions camouflées dans un jardin et ensuite cachées dans un caveau situé sur la place même de Tréguier. Aux quatre coins de la place il y avait des sentinelles allemandes. Ces jeunes filles ont accompli 2 fois le trajet et risquaient leur vie. Ce fait mérite d'être signalé.
2ème attaque de Tréguier le 5ème jour
Le Capitaine Aguirec ayant obtenu cette fois l'appui des chars Américains décida d'attaquer le 14 août à 15 heures avec plusieurs compagnies FFI dont celle de Tréguier. A 18 heures la ville était délivrée, toutes les issues soigneusement gardées tandis que le génie Américain faisait sauter le pont Canada et minait le pont de chemin de fer. La compagnie de Tréguier avait comme mission, la garde des ponts et avait reçu des instructions spéciales pour le pont de chemin de fer.
Le lendemain 15 août une reconnaissance demandée par le Capitaine Aguirec fut faîte sur la rive opposée côté Lézardrieux par mon adjoint du FN et le soldat Henri Piriou. Dix minutes après le retour de cette patrouille les allemands attaquaient en force et par surprise comptant forcer la seule voie d'accès : le pont de chemin de fer gardé par la compagnie de Tréguier, mais ils n'ont pas réussi dans leur tentative. Après quatre heures de combat le Capitaine Aguirec a donné l'ordre au Sergent-chef Le Blouch de faire sauter le pont de chemin de fer. Le chef de groupe Marcel Lorgeré s'est porté volontaire pour cette mission. Il a parfaitement réussi malgré le feu intense de l'ennemi. Les allemands ne pouvant entrer à Tréguier se sont repliés sur Pleubian et Lézardrieux. Par la suite la compagnie de Tréguier a fait le nettoyage de la région.
Prisonniers faits par la compagnie de Tréguier : 23 remis aux autorités Américaines.
La compagnie a coopéré en outre à la capture de 150 autres prisonniers allemands.
A la suite de ces événements le Sergent-chef Le Blouch a été nommé sous-Lieutenant, mon adjoint du Front National, Adjudant.
Tout ce qui précède, vous fera savoir Colonel que la compagnie de Tréguier a eu des chefs expérimentés, braves autant que prudents. Ils ont été pour moi, inexpérimentée dans les choses militaires un grand soutien. J'avais cru espérer qu'ils garderaient le commandement de la compagnie. Ma surprise a été grande de voir arriver un jeune officier nouvellement promu Capitaine. La compagnie de Tréguier a accepté ce nouveau chef avec joie et lui a fait confiance. Au bout de quelques jours cependant, les chefs de groupe se sont aperçus que son attitude n'était pas dans l'esprit FFI. Pénétré des principes de l'ancienne armée (*) il a fait pleuvoir les punitions pour des motifs futiles. Nos hommes gonflés à bloc ont perdu beaucoup de leur enthousiasme. Les brimades ne sont pas faites pour des volontaires qui ne demandent qu'à combattre et à se faire tuer pour leur pays. Pour ma part, j'en suis navrée et vous fait part de ma déconvenue.

Vous jugerez vous-même, Colonel, ce qu'il conviendra de faire.
Veuillez agréer, avec mon amitié, l'assurance de mes meilleurs sentiments.

Marie Perrot.
Responsable du FN.
Tréguier 23 août 1944.

(*) Marie, sans nul doute, voulait parler de l'esprit de Vichy.